C’est une séquence qui restera sans aucun doute dans les annales de la communication politique présidentielle, tant elle tranche avec la rigidité habituelle du protocole de l’Élysée. Lors de son déplacement très médiatisé sur la base aérienne d’Istres, dans les Bouches-du-Rhône, pour la traditionnelle cérémonie des vœux aux armées, Emmanuel Macron a offert aux caméras et aux journalistes présents un moment de spontanéité rare, révélant les coulisses parfois surprenantes de sa relation avec ceux qui assurent sa protection jour et nuit.
Loin de l’image parfois austère ou distante que l’on peut avoir de la fonction suprême, cet épisode nous plonge au cœur d’une dynamique humaine inattendue, faite de piques, d’humour et d’une familiarité qui a de quoi dérouter les observateurs les plus conservateurs.

Tout a commencé dans une ambiance pourtant solennelle. Le Chef de l’État, accompagné de son épouse Brigitte Macron – son roc indéfectible –, était venu adresser ses remerciements et ses encouragements aux forces militaires. Mais dès son arrivée, un détail physique n’a pas manqué d’attirer l’attention et de susciter les interrogations : Emmanuel Macron arborait un œil particulièrement rouge, stigmate visible d’une fatigue ou d’un petit incident bénin, mais suffisant pour alimenter les conversations.
Cependant, le Président, fidèle à son habitude de ne rien laisser paraître de ses faiblesses, a choisi d’ironiser sur son apparence, désamorçant ainsi les rumeurs potentielles avec une décontraction affichée. C’est dans ce climat, oscillant entre la gravité de la mission présidentielle et une certaine légèreté de ton, que le fameux incident s’est produit.

Après le discours officiel, Emmanuel Macron s’est livré à l’exercice incontournable du bain de foule. C’est un moment que le Président affectionne particulièrement, lui qui aime le contact direct, tactile et verbal avec les Français. Entouré par les hommes du GSPR (Groupe de Sécurité de la Présidence de la République), cette unité d’élite composée de policiers et de gendarmes triés sur le volet, il a commencé à signer des autographes et à échanger quelques mots avec les personnes présentes. C’est alors qu’une scène digne d’une comédie s’est jouée.
Pour apposer sa signature sur les carnets et les photos tendus par la foule, le Président a cherché un support stable. Naturellement, il s’est servi de la mallette en kevlar, ce bouclier pare-balles dépliable que son officier de sécurité tient en permanence à portée de main pour le protéger en cas de menace immédiate.
Détournant cet objet de haute sécurité de sa fonction première pour en faire un simple écritoire de fortune, Emmanuel Macron a provoqué une réaction immédiate et teintée d’humour de la part de son garde du corps. Loin de rester de marbre comme l’exigerait la tradition des “gorilles” présidentiels, l’agent n’a pas hésité à commenter la situation avec une gouaille surprenante. “C’est de la daube. Ce n’est pas un truc blindé. En effet, c’est un écritoire”, a-t-il lancé, démystifiant avec ironie la technologie censée protéger la vie du Président.
Cette remarque, qui aurait pu être perçue comme un manquement professionnel dans un autre contexte, a au contraire ouvert la porte à une joute verbale savoureuse.
Emmanuel Macron, qui ne rate jamais une occasion de faire un bon mot, a saisi la balle au bond. Avec ce sens de la répartie qu’on lui connaît, il a répliqué du tac au tac, taquinant ouvertement les capacités intellectuelles de son service de sécurité : “En effet, ils n’en ont jamais trouvé un qui sait écrire.” La pique était lancée, mordante mais affectueuse, typique de l’humour de vestiaire qui peut régner au sein d’équipes soudées par la pression et le danger quotidien. Mais ce qui a suivi a dépassé toutes les attentes.
Le mot a résonné, capté par les micros et les oreilles attentives. “Enfoiré”. L’insulte, dans la bouche d’un subordonné s’adressant au Chef de l’État, a de quoi choquer. Pourtant, dans l’instant, personne ne s’est offusqué. Ni le Président, qui a continué à sourire, ni l’entourage proche. Pourquoi ? Parce que l’intonation et le contexte changeaient tout. Ce n’était pas une insulte colérique ou irrespectueuse, mais bien le signe d’une connivence extrême, d’une fraternité d’armes qui s’est tissée au fil des années, des crises et des kilomètres parcourus ensemble.
Depuis son élection en 2017, Emmanuel Macron a vécu des épreuves majeures : la crise des Gilets Jaunes, la pandémie mondiale de Covid-19, la guerre en Ukraine. À chaque instant, ces hommes de l’ombre étaient là, veillant sur lui, partageant son intimité, ses peurs et ses moments de relâchement.
Cette séquence révèle une facette méconnue du pouvoir actuel. Elle montre un Président qui, loin de l’Olympe, entretient des rapports d’égal à égal avec ceux qui le servent, acceptant la vanne pour la vanne, brisant la glace hiérarchique pour créer du lien. Pour certains, c’est la preuve d’une modernité rafraîchissante, d’une capacité à rester humain malgré la lourdeur de la charge. Pour d’autres, c’est une atteinte à la sacralité de la fonction, une vulgarisation regrettable de la parole publique.
Quoi qu’on en pense, cet “enfoiré” lancé au Président de la République en plein exercice de ses fonctions est révélateur d’une époque où les barrières tombent, où l’image se contrôle moins, et où la spontanéité, même la plus crue, reprend parfois ses droits sur le protocole.

Il est intéressant de noter que cette liberté de ton n’est pas isolée. Elle s’inscrit dans une stratégie de communication, consciente ou non, qui vise à montrer un Emmanuel Macron accessible, “cool”, capable de l’autodérision. On se souvient des déclarations d’amour de James Corden à la télévision américaine, vantant le charisme du président français. Cette popularité à l’international, couplée à une volonté de proximité sur le terrain national, dessine les contours d’un style Macron bien particulier. Un style où la frontière entre le chef et l’homme s’estompe parfois, pour le meilleur et pour le rire.
Au final, que retiendra-t-on de cette visite à Istres ? Les annonces stratégiques sur la défense ? Les vœux aux armées ? Probablement moins que cette seconde d’humanité brute, cet échange de “potes” au milieu du décorum républicain. L’histoire ne dit pas si le garde du corps a eu des remontrances par la suite, mais à voir le sourire amusé du Président, on peut parier que l’incident est clos, rangé au rayon des bons souvenirs d’une présidence qui ne ressemble décidément à aucune autre.